Les sillons du démiurge

Chaque partition bat au rythme cardiaque de nos routes intimes, chacun de nous traversant la vie bercé par une litanie crépusculaire que nous feignons de ne pas entendre. Et pourtant se fait parfois connaître, dans le lointain, l’écho parcellaire d’autres sillons, fugitive ritournelle au contour épuisé par les rebonds. Sa forme, fatiguée par un si long périple, ne parvient plus à nous informer sur la nature de ce qu’elle fût, de ce qu’elle est. Les résonances sont trop lointaines pour nous laisser entendre leur grandeur, mais nous avons soupçonné leur candeur avec effroi.

Ce sont nos vies étriquées, inscrites dans des sillons en révolution sur eux-mêmes, qui vibrent au rythme d’autres vies, d’autres chansons dont nous ne percevons qu’un écho lointain et diffus. Comme les souvenirs vagues d’une époque révolue. C’est que le démiurge nous a solidement enfermés dans nos cloaques en forme d’ouroboros, voués à répéter sans fin la même routine gravée dans le grand disque de la vie par des archontes adamiques. 

Et quand, par chance, se font entendre quelques dissonances nous laissant rêver à une libération, la punition est sans appel et le bras mécanique nous saisit avant de nous laisser choir au début de la chanson. En trois secondes à peine l’épuisante lecture reprend son cours depuis le haut de la partition.

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Mais, un beau matin, dans l’abîme séparant lune et soleil de l’ouest factice, nous avons entendu une belle et douce musique, merveilleusement nouvelle, qui nous a enchantés. Elle nous a rappelé que lorsque nous écoutons de belles musiques l’imagination de nos cœurs se renforce, et qu’alors la vitale anamnèse s’impose naturellement.

Nous avons donc accepté, pour la première fois, de nous abandonner au son terrifiant de nos misérables vies, et comprîmes dans le même temps qu’il nous fallait aspirer à d’autres mélodies. Premier mouvement de l’enfant de glaise qui, mécontent de ne pouvoir rencontrer son géniteur, se plaît à jouer son rôle.

Philip K. Dick, en prophète de la modernité gnostique, avait rêvé le monde sous la forme d’un disque vinyle, prison de fer noir dessinée par le démiurge et ses sept archontes. Atteindre la vérité, le plérôme du gnostique, revient à jouer la musique de la vie, à en décoder la partition, par L’Épiphanie et la gnose des Anciens. Et si en modernité le repli de la pensée gnostique n’est possible que dans la schizophrénie, il est tout naturel pour les hôtes de l’ouest d’arpenter cette voie vers la découverte du plérôme.

Tout est son, musique, bruit et fracas, jusque dans les codes « génétiques » que l’on nous dévoile sous la forme d’une partition pour piano mécanique. La voie post-adamique sera sonore avant qu’elle ne devienne lumière, et comme le derviche, elle dessinera des cercles sur la platine, de plus en plus rapidement, avant de retrouver la glorieuse xvarnah.

Westworld 1,2,3,4
Ref. Philip K. Dick, Djalâl ad-Dîn Rûm, Les gathas.

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