Un pèlerin au royaume des indigents, la voie de la perle

Knight of cups . 2015

Lors d’une conférence autour du travail d’Henry Corbin, Christian Jambert posait La diabolique question qui devait selon lui habiter le cherchant désireux de pénétrer l’œuvre séminal du spécialiste du soufisme iranien : peut-on rendre visible l’invisible dans le visible sans dénaturer l’invisible dans le visible? Nous répondrions par la négative à cette épineuse question, particulièrement à une époque qui voit l’exotérisme régner en maître sur le monde moderne. Pourtant, il apparaît possible de lever en partie le voile recouvrant l’ésotérisme en ouvrant une voie de compréhension de l’invisible par le visible, une route médiane menant de l’extérieur à l’intérieur.

L’histoire ne nous éclaire pas, ne nous dit pas comment la chose surprenante advint, mais quelques semaines avant la sortie du Knight of Cups de Terrence Malick, les responsables en charge de la promotion décidèrent de dévoiler sur le réseau tentaculaire des internets une simple affiche. Annonçant la venue imminente de la nouvelle progéniture de l’hermétique réalisateur, elle s’ornait d’un dessin qui allait servir de Pierre de Rosette, destinée à éclairer le chevalier en queste de lumière.

Ce dessin, énigmatique pour le profane, était l’œuvre de Dionysius Freher (1649-1728), illustrateur des œuvres du théosophe allemand Jacob Boehme (1575-1624). C’est sur le seuil de cette vérité révélée que beaucoup d’entre nous aurions pu tout arrêter, faisant du nouveau film de Malick une œuvre hommage au théosophe teuton. Il ne s’agissait pourtant que d’une infime part du chemin qu’il nous restait à parcourir vers de plus grandes vérités.

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« C’est pourquoi, cherche la noble perle, elle est plus précieuse que ce monde. Elle ne s’éloignera jamais de toi, et où sera la perle, là sera aussi ton cœur : tu n’as pas besoin d’aller chercher plus loin qu’ici le paradis, la joie, et les délices du ciel. Cherche seulement la perle; si tu la trouves, tu trouves le paradis et le royaume céleste, et tu deviendras si savant que, sans l’avoir éprouvé, tu ne le pourrais pas croire. »

Cet extrait, tiré des Trois principes de l’essence divine de Boehme, nous met sur une nouvelle voie de tradition gnostique, une mystique qui aura su traverser le temps, la mort et de multiples dogmes pour arriver jusqu’à nous.

On trouve, insérée dans la narration même du film de Terrence Malick, une référence à la légende d’un chevalier qui perdit la mémoire en arrivant sur le lieu de sa quête pour une perle. Cette légende est un renvoi direct au « Chant de la perle » des Actes de Thomas, écrit gnostique dont voici une traduction :

1. Encore enfant, je vivais dans mon royaume, la maison de mon Père, jouissant de l’abondance des richesses que me prodiguaient mes parents, lorsqu’ils m’envoyèrent, après m’avoir équipé, loin de l’Orient, ma patrie.

2. Ils puisèrent abondamment dans la richesse de notre trésor et en firent un ballot qu’ils m’attachèrent;

3. Il était gros, et pourtant si léger qu’à moi seul je pouvais le porter.

4. C’était de l’or du pays d’Ellâjé, de l’argent du grand royaume de Kasak, des chalcédoines d’Inde, des pierres chatoyantes du pays de Kushân.

5. Ils me ceignirent du diamant qui taille le fer.

6. Ils me retirèrent le vêtement resplendissant que, dans leur amour, ils m’avaient fait, ainsi que mon manteau de pourpre, tissé et ajusté à ma mesure.

7. Ils conclurent un pacte avec moi et ils l’écrivirent dans mon cœur, afin que je ne l’oublie pas : « Si tu descends jusqu’au fond de l’Égypte, et que tu rapportes la perle unique, celle qui est au milieu de la mer, là où demeure le serpent sifflant, tu revêtiras à nouveau ton vêtement resplendissant et ton manteau ajusté à ta mesure qui le recouvre, et avec ton frère, notre Second, tu seras l’héritier de notre royaume. »

8. (C’est ainsi que) je quittai l’Orient.

9. Je descendis accompagné de deux messagers, car le chemin était difficile et semé d’embûches et j’étais encore jeune pour un tel voyage.

10. Je franchis les frontières de la Mésène, le point de rencontre des marchands de l’Orient, atteignis le pays de Babel et passai les murs de Sarbug (= Labyrinthe).

11. Je descendis jusqu’au fond de l’Egypte; là, mes compagnons me quittèrent.

12. Je me dirigeai directement vers le serpent et restai aux alentours de sa demeure, attendant qu’il s’endorme afin de lui ravir la perle.

13. Alors qu’ainsi je me trouvai absolument seul, étranger aux habitants de ces lieux, je vis un de ceux de ma race, un homme libre, un oriental, jeune, beau et gracieux, un fils de l’onction; il s’approcha et se lia à moi, et je fis de lui mon ami intime, mon compagnon à qui je confiai mon affaire.

14. Il me mit en garde contre les Égyptiens et le contact avec les êtres impurs, et je me revêtis de leurs vêtements, afin que personne ne me soupçonnât d’être un étranger venu pour s’emparer de la perle, ni n’excitât le serpent contre moi.

15. Mais pour une raison ou pour une autre, ils remarquèrent que je n’étais pas un fils de leur pays; par leurs ruses perfides ils me prirent au piège et ils me donnèrent à manger de leur nourriture.

16. J’oubliai que j’étais fils de roi et je servis leurs rois. J’oubliai la perle pour laquelle mes parents m’avaient envoyé (faire ce voyage) et à cause de la lourdeur de leur nourriture, je tombai dans un profond sommeil.

17. Mais mes parents surent tout ce qui m’était arrivé, et en furent affligés.

18. Un message fut proclamé dans notre royaume, ordonnant à tous les rois et les chefs de Parthie, à tous les grands de l’Orient, de venir à la cour (de notre palais),

19. Et ils décidèrent de ne pas m’abandonner en Égypte.

20. Ils m’écrivirent alors une lettre, que chaque grand signa de son nom : « De ton Père, le Roi des Rois, de ta Mère, la souveraine de l’Orient, et de ton Frère, notre second, à toi, notre Fils en Egypte, salut! Réveille-toi, sors de ton sommeil et écoute les paroles de notre lettre. Souviens-toi que tu es fils de roi. Vois dans quel esclavage tu es tombé. Souviens-toi de la perle pour laquelle tu es parti en Égypte. Pense au vêtement resplendissant que tu revêtiras. Pense au manteau glorieux dont tu te pareras lorsque dans le livre des héros ton nom sera écrit et qu’avec ton frère, notre Second, tu hériteras de notre royaume. »

21. Le Roi avait scellé la lettre de sa main droite contre la méchanceté des fils de Babel et des démons furieux de Sarbug.

22. Elle s’envola comme l’aigle, le roi de tous les oiseaux; elle vola, se posa près de moi et devint toute parole.

23. Je m’éveillai au son de son cri et je sortis de mon sommeil. Je la pris contre moi, l’embrassai, défis son sceau et lus.

24. Les paroles de la lettre étaient celles-là mêmes qui étaient gravées dans mon cœur. Je me souvins alors que j’étais fils de roi, et la noblesse de ma naissance se rappela à moi. Je me souvins de la perle pour laquelle j’avais été envoyé en Egypte.

25. C’est ainsi que je me mis à charmer le terrifiant serpent sifflant. En prononçant sur lui le nom de mon Père, le nom de notre Second et celui de ma Mère, la reine de l’Orient, je le plongeai dans le sommeil. Je m’emparai alors de la perle et me retournai (entrepris de retourner) vers la maison de mon Père.

26. Leur vêtement souillé et impur, je m’en dépouillai et l’abandonnai dans leur pays, puis je me mis en route vers la lumière de l’Orient, notre patrie.

27. Ma lettre, qui m’avait tiré hors du sommeil, me précédait sur le chemin; de même qu’elle m’avait éveillé par sa voix, elle me guidait maintenant par sa lumière : l’éclat resplendissant de la soie de Séleucie m’éclairait et par ses paroles, m’encourageait dans ma hâte, me guidant et m’attirant dans son amour.

28. Je sortis (d’Égypte), passai Sarbug, laissai Babel sur ma gauche et parvins à la grande Mésène, le port des marchands sur le bord de la mer.

29. Là me furent portés, des hauteurs d’Hyrcanie, mon vêtement resplendissant que j’avais quitté et ma toge qui le recouvrait, de la part de mes parents, par leurs trésoriers, à qui on les avait confiés à cause de leur fidélité.

30. Soudainement, alors que je ne me souvenais plus de la façon dont il était fait, car j’étais encore enfant lorsque je l’avais laissé dans la maison de mon Père. Dès qu’il fut devant moi, mon vêtement resplendissant me ressembla tel mon miroir. Je le vis en moi-même tout entier, comme moi-même je me retrouvai tout entier en lui, car deux étions-nous dans la division, séparés l’un de l’autre, et pourtant un à nouveau, dans une seule forme.

31. Il en fut de même pour les trésoriers qui me l’avait apporté, je vis aussi qu’ils étaient deux et pourtant une seule forme, car unique était le sceau gravé sur eux, celui du roi qui, par leurs mains, me rendait le gage de ma richesse : mon vêtement resplendissant, magnifique, orné d’éclatantes couleurs, d’or, de béryles, de chalcédoines et de pierres chatoyantes, toutes ses coutures bien cousues dans sa hauteur, rehaussées de diamants. L’image du Roi des rois le recouvrait tout entier et ses couleurs étincelaient comme des saphirs.

32. Je vis qu’il vibrait tout entier des forces de [la connaissance] et comme à parler je vis aussi qu’il s’apprêtait, j’entendis le son des mélodies qu’il murmurait en s’approchant : « J’appartiens au plus dévoué des serviteurs, à la mesure duquel j’ai été taillé devant (la face) du Père; j’ai senti que ma taille croissait avec ses œuvres ». Dans son émotion royale, il se tendait vers moi de tout son être et me poussait à le prendre des mains de ceux qui le présentaient. Mon amour me pressait aussi à courir à sa rencontre et à le recevoir.

33. Je me tendis vers lui, et le reçus.

34. Je me parai de la beauté de ses couleurs et m’enveloppai tout entier de mon manteau aux teintes éclatantes.

35. Ainsi revêtu, je remontai à la porte du salut et de l’adoration. Je courbai la tête, et j’adorai la splendeur de mon Père, dont j’avais suivi les ordres et qui avait accompli ce qu’il avait promis en envoyant mon vêtement vers moi.

36. À la porte de ses princes, je me mêlai aux grands, il se réjouit à mon sujet et me reçut, et je fus avec lui dans son royaume. Tous ses serviteurs le louaient devant son [trône] en l’invoquant. Il me promit que j’irais aussi avec lui à la porte du Roi des rois et que je paraîtrais en même temps que lui devant notre Roi, avec l’offrande de ma perle.

Adaptation: Pascale GERBAUD/François FAVRE, à partir des traductions proposées par P.-H. POIRIER, J. MENARD, J. MAGNE, H. LEISEGANG, H. JONAS. © François FAVRE, Mani Christ d’Orient, Bouddha d’Occident, ed. Septenaire, 2002

Ce texte inspira le philosophe de l’illumination réformateur de la mystique islamique Sohravardi (1155-1191) dans l‘écriture de son Récit de l’exil occidental, récit auquel Henry Corbin fait allusion dans L’homme et son ange, précisant que la structure du Récit de l’exil occidental, à l’instar des Trois principes de l’essence divine de Boehme, répond lui aussi à la règle trinitaire des trois actes suivant :

– La captivité en exil et l’évasion.
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– Le pèlerinage du retour.
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– L’arrivé à la source de vie et la montée au Sinaï.
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Ce que Le chant de la perle nous invite à faire de même que le récit de l’exil occidental – est aussi simple à penser qu’extrêmement ardu à mettre en œuvre dans le réel. Retrouver l’armure du chevalier de lumière grâce à la perle, afin que nous, enfants de sang royaux amnésique, qui vivons sous les nippes du gueux, puissions retrouver la route de notre foyer de lumière. Car, l’occident, là où le soleil s’épuise et tombe, a changé de place. Si hier son lieu de chute était l’antique Égypte, il a trouvé aujourd’hui un nouveau tombeau en traversant l’atlantique, à Hollywood, Babylone resplendissante. Hollywood qui avait pourtant tout, selon le rêve de Raymond Abellio, pour devenir un centre spirituel puissant. Peu étonnant donc que l’amnésique pèlerin de Malick soit un artisan de ce centre, devenu inopérant et désaxé, travaillant avec acharnement à la fin de l’ésotérisme.

Mais il ne s’agit après tout que d’une supposition…

knight-of-cups-terence-malickMateria prima ? Kabbah ? 

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